Le contenu de cette page nécessite une version plus récente dAdobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash


La juste valeur est-elle le garant de la transparence financière ?

D’un point de vue académique, la « fair value », improprement traduite par « juste valeur », est sans nul doute la pierre angulaire des projets conduits pour le FASB et par l’IASB depuis une vingtaine d’années.

Ce concept a pris son essor dans les pays anglo-saxons après la crise des savings and loans américains dans les années 80 : la forte exposition des ces institutions financières au risque de taux d’intérêt n’était pas apparue dans les états financiers publiés en coût historique. La comptabilisation en juste valeur aurait permis de prendre en compte le changement des conditions du marché, la hausse des taux à l’époque, et donc de détecter les problèmes plus tôt.

Personne, et en particulier aucun financier ou économiste, ne pouvait être hostile à cette idée dans son principe. Et cette idée semblait venir à son heure : les marchés commençaient à jouer un rôle croissant comme étalon des valeurs, ce qui rendait plus naturelle l’estimation à la « fair value ».

Jean-Louis MULLENBACH – Vice-président de l’Académie des Sciences et Techniques Comptables et Financières – Associé BM&A, Membre de Baker Tilly

Nous étions pourtant un certain nombre, et pas uniquement des professionnels, à nous inquiéter de l’écart séparant le principe de sa mise en œuvre. Je me souviens d’une conférence que j’avais animée à HEC en 2005 sur le thème « La juste valeur, une fausse bonne idée », et surtout d’un colloque organisé à Bercy par l’Académie en juin 2006 sur le thème « IFRS et gouvernance », avec Michel Prada, Claude Bébéar, René Ricol et Michel Aglietta comme conférenciers. Ce dernier avait dénoncé le positionnement d’instruments financiers complexes et actifs de transaction et le caractère procyclique des normes IFRS et américaines en période d’euphorie, comme en période d’insuffisance de liquidités.

Dans un monde idéal, avec des marchés complets, transparents et liquides, l’évaluation en « fair value » apparait évidemment utile pour mesurer en permanence la situation financière d’une entreprise. Mais l’énoncé même de ces conditions en montre le caractère hautement restrictif. Lorsque les marchés ne sont pas efficients, l’évaluation à la juste valeur repose sur des méthodes moins parfaites, c’est au demeurant pourquoi l’on parle non pas de « market value » mais de « fair value ».

Lorsqu’il existe une référence assez directe à un prix de marché, il est facile de trouver un accord sur la méthode d’évaluation à appliquer. A ce stade, il n’y a donc pas d’objection, même si les marchés font souvent preuve de myopie, sont focalisés sur le court terme et comportent des biais. Tout change lorsqu’aucune référence fiable de ce type n’existe et qu’il faut recourir à des modélisations qui peuvent pécher, soit par leurs hypothèses, soit par le choix des paramètres, avec la problématique du management, en conflit d’intérêt lorsqu’il doit appréhender cette valeur de modèle.

Fallait-il introduire des évaluations subjectives au cœur même de la construction comptable, ce à quoi la profession comptable avait d’ailleurs longtemps été viscéralement hostile dans son culte, justifié, de la « piste d’audit » ? N’était-il pas préférable de se contenter de préparer et de publier des informations financières fondées sur des estimations en « juste valeur » chaque fois que leur fiabilité rend leur communication légitime. Les objections qui précèdent ruinent en effet la supériorité intellectuelle présumée de la « fair value » qui apparaît aujourd’hui comme une référence théorique séduisante plus qu’un guide rigoureux en matière comptable.

Contestable dans ses fondements conceptuels, critiquable dans ses modalités d’utilisation pratique, la « fair value » est enfin suspecte par les conséquences qu’elle emporte en termes économiques et de stabilité du système financier. La volatilité comptable à court terme, qui reflète de moins en moins la volatilité économique sous-jacente de l’activité de l’entreprise à long terme, risque en effet d’amplifier les périodes d’euphorie et de crise. Avec la « juste valeur », les utilisateurs de l’information comptable éprouvent de surcroît les plus profondes difficultés à interpréter cette volatilité et à isoler l’incidence des deux principaux facteurs, les fluctuations à court terme du marché d’une part, et les cycles économiques d’autre part.

Cette observation conduit à une autre réflexion fondamentale qui éclaire un autre aspect de la « fair value ». Celle-ci ignore la dimension intertemporelle de l’activité de l’entreprise, elle s’intéresse à la valeur instantanée : disons le, c’est une valeur à la casse (« exit price »). Il est des circonstances où cette notion est parfaitement appropriée, lorsque se profile une cession par exemple, ou pour un portefeuille de trading. Convenons que ce n’est pas le sort qui attend chaque trimestre les entreprises non financières.

Depuis 2005, nous étions un certain nombre à dire ouvertement que nous allions devant de grandes désillusions, qui apparaitraient dans le fonctionnement au quotidien de l’application par les entreprises du concept de « fair value », et encore plus clairement lors du retournement des marchés financiers, ce qui était l’une des principales conclusions du colloque de l’Académie de juin 2006 organisé par William Nahum.

En partant d’un point de vue académique parfaitement respectable, nous sommes arrivés à un état de confusion croissante entre comptabilité et évaluation. L’on a en fait oublié que la comptabilité était un langage destiné à décrire la réalité passée et présente de l’entreprise, et en particulier l’historique de la performance intrinsèque de l’entreprise, et que c’est à partir de ces données brutes que les analystes et financiers pouvaient faire tourner leurs modèles d’évaluation. 

Pour autant, je regrette qu’on fasse aujourd’hui du normalisateur comptable un bouc émissaire facile, en caricaturant les normes IFRS qui ne préconisent pas, loin s’en faut, la « full fair value ». La norme IAS 36 par exemple définit la valeur recouvrable des actifs comme la plus haute de leur juste valeur d’une part, et de leur valeur d’utilité d’autre part, cette dernière privilégiant une approche long terme, ce qui est tout à fait logique s’agissant d’actifs stratégiques.

Pour ce qui est des banques, il faut combattre des idées reçues en rappelant déjà que les portefeuilles d’actifs détenus jusqu’à l’échéance, comme la grande majorité de leurs prêts et créances, sont comptabilisés au coût historique, éventuellement déprécié à la clôture, ce que personne ne conteste. S’agissant des trois premières catégories d’actifs définies pour IAS 39, l’IASB ne préconise ni l’application systémique du prix de marché, ni son application aveugle, les entreprises pouvant s’en éloigner lorsque les marchés sont déficients.

L’expérience des derniers arrêtés trimestriels des institutions financières montre cependant que l’absence de règles strictes en référentiel IFRS laisse trop de place au jugement professionnel, en particulier dans le cadre de la norme IAS 39 et de l’amendement d’octobre 2008, qui ont donné lieu à des applications très diverses d’un établissement à l’autre et d’un pays à l’autre. A juste raison, l’IASB s’est engagé dans une refonte complète de la norme IAS 39, avec trois étapes d’appels à commentaires.

Les propositions en cours semblent aller dans le sens d’une simplification de la norme, et donc de la lecture des états financiers. N’avoir que deux catégories d’actifs, ceux de trading en juste valeur d’une part, et ceux comptabilisés au coût historique amorti de l’autre, est une bonne chose, à condition de bien fixer le curseur et la ligne de démarcation. Il en va de même du provisionnement dynamique du risque de crédit, dont il reste à voir s’il sera imposé par les normes comptables ou par les autorités prudentielles.

En tout état de cause, il faut combattre la procyclicité des normes comptables et prudentielles et ne jamais oublier qu’il n’y a pas de vérité des comptes, que la comptabilité ne doit pas prétendre au statut de science exacte et qu’il nous faut revenir à une certaine humilité et être transparent sur les hypothèses retenues, à chaque fois que des estimations comptables significatives résultent d’anticipations du management qui, par nature, présentent un caractère aléatoire.

Jean-Louis MULLENBACH – Vice-président de l’Académie des Sciences et Techniques Comptables et Financières – Associé BM&A, Membre de Baker Tilly

2 Responses à“La juste valeur est-elle le garant de la transparence financière ?”

  1. Léon Malblum a écrit :

    Excellent papier. Trop restrictif, trop mesuré cependant. Dès qu’il a fallu abandonner la comptabilité de caisse et passer à la comptabilité d’engagement, est venu au centre du travail du comptable l’estimation des risques, de l’incertain, des provisions… Pour certains métiers (finance, assurance, BTP, aéronautique…), c’est même central. Et ici ? où est la référence à une transaction, passée ou présente? On est dans l’estimatif intelligent, utilisant l’input du management, qui n’est pas contradictoire avec la « piste d’audit » (contrairement à ce que me semble dire le papier). On se focalise sur IAS 39 en situation de marché non liquides ! Mais franchement, pour les entreprises non financières, ce n’est que l’exception, c’est de la petite bière. C’est IAS 37 ou 36 qui sont les articles importants, et ici, IFRS ou pas, le comptable doit assumer un rapport particulier avec les informations que lui envoient le marché ou les experts internes à l’entreprise. IFRS n’est donc que l’évolution naturelle et incontournable d’un système comptable qui n’a jamais été ni tout blanc ni tout noir, et qui bénéficie maintenant — à la différence de la comptabilité dans les temps anciens — de la masse immense des informations produites en interne et sur les marchés et portées immédiatement à la connaissance des décideurs de l’entreprise. Hugh !

    Léon Walblum

  2. aicha a écrit :

    la meilleure façon de faire face à ces problèmes, c’est d’essayer de modeler le prix du marché en période de crise par des ajustements afin qu’il puisse refléter la vraie valeur même en période de crise.
    Le principe est de prendre en compte les avantages et les principes du coûts historique avec les améliorations de la juste valeur

Répondre à ce commentaire

Vous devez être connect pour déposer un commentaire.